8 janvier 2009

Sirventès de la tolérance - Par Anne Archet*


Je suis intolérable

Ne me tolérez pas

Je ne tolérerai jamais

D’être tolérée !


J’exige les flammes ardentes de la passion

La conflagration sauvage des désirs

La folle luxure de l’outrage infini


Aimez-moi avec l’énergie du désespoir

Ou détestez-moi avec une fureur si intense

Qu’un seul de vos regards pourrait m’anéantir

Étreignez-moi ou déchirez-moi

Mais surtout ne me tolérez pas !


La tolérance est une maladie vile et bourgeoise

Qui nous englue d’ennui morveux démocratique

Flic cérébral lubrifiant de la paix sociale

Je chie sur la paix sociale !Je vomis sur la tolérance !


Laissons l’énergie convulsive et violente

Consumer nos corps, les réduire en cendres

Laissons nos passions volcaniques

Exploser d’amour, de haine, de fureur et d’extase

Détruire la médiocrité et l’ennui qui nous accablent

Et qui gentiment nous mènent par la main vers la mort


Dans mes veines coulent des rêves et des visions

Des désirs impétueux et le chaos immémorial

Pourquoi brider ce flux terrible et céleste

Avec la tolérance — ce cancer ignoble ?


J’exige de chaque rencontre l’impossible et l’inouï

Je veux émerveiller et être émerveillée

Je veux m’unir à mes frères et mes sœurs

Ces phénix ascendants pour brûler les rétines

Des amants et des adversaires confondus

Pour incendier la tolérance et l’ennui

L’horreur sociale et ordinaire

Par les flammes démentes

De nos désirs sans entraves

*: texte trouvé et prit sur archet.net

A COUTEAUX TIRÉS - David Falkowicz


Bilan

Les forces noires de l’inconscient mettent en doute, à chaque instant, la logique rationnelle. Leur refoulement est vain, du fait de l’intime rapport qu’elles entretiennent avec l’histoire du corps. Tensions et nervosités procèdent par flux continuels, perforants, et s’expriment par des secousses tortueuses, des chocs électriques imprévisibles. Il faut examiner attentivement les informations et signes du corps afin de parvenir à comprendre les questionnements de celui-ci. Le défi serait de traduire le langage du corps, la vitesse d’écoulement de son sang, ses crispations quotidiennes, en somme les caprices de l’organisme, multiples, changeants. En accepter les crises, les états de rupture, c’est accueillir dignement la nécessité, donc le Tragique. On cherche chaque jour à acquérir plus de puissance, mais un seul dérèglement peut balayer en une fois les illusions de l’esprit. Une défaillance intervient dans un système qu’on imaginait bien huilé. Tout était prévu pour se poursuivre dans la force, l’accroissement d’énergie, mais quelque chose s’est effondré. Un grain de sable, une étincelle dans l’engrenage psychique peut anéantir en une fois la carapace musculaire, caractérielle, fausse protection d’une identité vacillante.
Pensons à la folie de Nietzsche, d’Artaud, de Hölderlin, une folie essentiellement physiologique : jusqu’à quel degré ont-ils pu endurer les fortes exigences du corps ? Pouvaient-ils faire autrement que de se jeter tête baissée contre leur fatalité ? En contrepartie peut-être ont-ils porté en eux la plus vaste vitalité. Je le crois – sans doute est-ce là ma seule croyance : que les plus terribles épreuves finissent par se résoudre, tôt ou tard, dans quelques mystérieuses voluptés.
Chaque événement de la vie s’enregistre ainsi dans la mémoire du corps, qui, trop complexe pour n’être réduit qu’à une mécanique, se chargera de le traduire dans son propre langage – désirs, émotions, conflits... On peut parvenir à décoder les messages de l’organisme, souvent infinitésimaux, et par cela même comprendre son fonctionnement sans le rationaliser. Ses défaillances physiques n’ont aucunement besoin d’être interprétées par une grille de lecture scientifique : ce serait le plus sûr moyen de réduire, voire étouffer la puissance du langage corporel.
Le jour où j’ai décidé de démissionner de mon poste d’Ingénieur-mécanicien chez Peugeot (ce « titre » est à lui-seul tout un poème… moi qui hait les voitures, surtout celles qui roulent vite, pourrai-je un jour comprendre comment me suis-je retrouvé dans cette farce, côtoyant chaque jour des passionnés de la Mécanique, − des mécaniciens de la passion… j’aurai le loisir d’y consacrer plus tard un article, avec force détails piquants − le proverbe arabe ne dit-il pas d’ailleurs que la vérité pique aux yeux ?... ) ; le jour, disais-je, où j’ai démissionné de mon poste d’Ingénieur-mécanicien, ce n’était pas seulement pour en finir avec l’ennui, ou par conscience de l’aliénation salariale et de l’exploitation patronale dont j’étais l’objet, mais à cause d’une réaction violente du corps, un sursaut nerveux de l’organisme que je m’expliquais comme un signal de détresse. J’avais ainsi misé Artaud contre Marx. Aveuglément. Je ne l’ai pas regretté. Si je n’avais pas démissionné et m’étais abaissé à suivre un mode de vie universellement admis, j’aurais sans doute développé quelque névrose ou peste émotionnelle, très répandues aujourd’hui dans le milieu cadencé des Grandes Entreprises Meurtrières – et par extension dans la totalité de notre système ultra-libéral.
Je ne dis pas que le corps soit nié dans la société, mais qu’il est considéré comme un instrument productif, une mécanique exploitable par l’impératif consumériste. Si les Nouveaux Philosophes s’accordent aujourd’hui pour refuser de séparer l’âme du corps, celui-ci n’en demeure pas moins rivé par le confort d’un certain automatisme. Je suspecte l’hédonisme d’appartenir à cette morale de la mécanique, finalement consumériste. Le plaisir ne saurait être considéré comme une fin en soi, mais comme un moyen pour accéder à des territoires inconnus, et atteindre la liberté libre. Le Marquis de Sade l’avait bien compris qui, contrairement à ce que l’on a pu prétendre dans les commentaires officiels de son œuvre, a démontré à quelles perversités conduisait la saturation des plaisirs ; et ce que l’idéologie libertine, poussée à son excès, pouvait induire comme atrocités.
Dans les tensions continuelles du corps se trame une sourde révolte − un soulèvement. La vengeance est l’une des modalités de cette tension : mémoire des souffrances, des chocs frontaux, des ennuis imposés, des tristesses et culpabilités ambiantes. Il n’est de vengeance que celle du sang : le soulèvement désamorce les charges négatives pour les retourner en élan rageur, en affirmation insensée. Rien n’est beau qu’un déchaînement des instincts jusqu’alors cloisonnés, rapetissés par la mécanique de l’habitude. En somme, il ne suffit pas seulement de renverser le platonisme ou le cartésianisme, mais de doter ce bouleversement d’un élan vital, singulier selon l’individu, à partir duquel se déploie avec fulgurance le verbe de la connaissance. Je veux donc célébrer ici le corps souverain, libre, rendu à sa pleine puissance, à ses jouissances déculpabilisées, à sa complexité naturelle. Un corps transpercé par une multiplicité d’affects, de désirs, d’émotions vives, libéré de la main de fer d’une raison transcendante et rigide. Il faut alors avoir confiance en sa propre faculté de résistance : la volonté de puissance correspondrait moins à un accroissement de force qu’à un affinement progressif de la perception sensorielle. Construire une existence digne et intègre, sans concessions à l’égard des leurres sociaux ; et célébrer cette existence par un corps joyeux, apaisé, délivré des pesanteurs de la morale (pas que judéo-chrétienne…), voilà la véritable tâche philosophique, pour peu que nous accordions une importance à cette discipline. Mais la poésie est reine, car plus à même de décrire les mouvements du corps.
A suivre...

L'aurore du Corpus par Charles Letellier

Lors d'un voyage dans une des dernières contrées sauvage d'Europe occidentale, par -19°C, j'en vins à essayer de me figurer le corps. Le corps dans sa capacité de dépassement, d'outre- surpassement, le corps d'une certaine grande santé comme disait l'autre. -19° C, un sacré déluge de pluie glacée, une pente brute recouverte de glace et ce corps, tenace et résistant, qui malgré la minceur des vêtements qu'il porte, n'en développe pas moins une chaleur incroyablement élevée. Des images de volcans sous-marins en éruption dans les eaux glacées des grands fonds se rappelèrent à mon esprit. Qu'en est-il du corps, pensais-je, le front dégoulinant de neige fondue et de transpiration mêlées? Qu'en est-il du corps à mesure que ses mécanismes charnels tendent tous vers le paroxysme?
Tout se passe comme si l'ensemble de la pensée actuelle s'évertuait à vouloir le tamiser, à lui soustraire ses effrayantes capacités de démiurge de l'humain. Effrayantes pour les tenants de son affaissement et pour les théoriciens de l'esprit pur qui se complaisent à le limiter à ses plus strictes obédiences : nourriture, sommeil, excréments, voire, pour les plus fins (devrai-je dire les plus minces?) d'une once de désir hédoniste où la part instinctive est recouverte de strates d'intellect toujours plus épaisses qui sont autant de catafalques la séparant du savoir direct, qui est celui du corps.
Le corps ne serait donc que ça, une usine à caractère bio-embarquée de retraitement de l'ordure individuelle, une engeance organique si peu estimée – puisqu'elle génère de l'ordure – qu'elle ne semble pas digne de ce que les savoirs intellectuels échouent immanquablement à incarner depuis des lustres. Le Savoir du corps est autre et il n'est guère décoré comme peuvent l'être les savoirs de l'esprit. Il est d'une nature brute, forcément cruelle puisque foncièrement impolie, il s'active sur d'autres fréquences que celles utilisées dans les milieux intellectuels de Paris et d'ailleurs, notamment ceux qui se disent détenteur de la nouvelle Vérité Officielle. Sans doute un problème de langage, n'est-ce pas?
On croit s'en libérer, du corps, en le rendant systématiquement invisible dans ses expressions premières : transpiration, pilosité, borborygmes variés, dégradations diverses etc. On célèbre le corps parfait des porteurs de slibard aux initiales en K, on en fait la vitrine en gonflette d'un bien-être repu de moisissures et de mensonges, rongé de l'intérieur par le manque fondamental de sens et d'énergie. On l'exhorte au mutisme de ses instincts viscéraux et, une fois de plus, on consomme comme une victoire la domination morbide que la Raison et l'Esprit font peser sur la Matière.
Après des siècles de médisance et de soupçons chrétiens, voici qu'avance à grand pas l'idéologie de l'aseptisation totale, du dédain intellectuel et du mépris spirituel pour tout ce qui touche de près ou de loin au corps. Il va de soi que l'humanité ne pourra réellement évoluer qu'avec la volonté farouche de développer une conscience absolue du corps, qu'en y versant une vie spirituelle et mentale si intense et si profondément vraie que ce dernier n'aura plus d'autre choix que d'exploser les petits gonds rouillés où la nouvelle et toujours bonne société nous dit qu'il doit se cantonner, ou de pourrir éternellement jusqu'à la mort, encore et toujours.
A l'aurore du CORPUS, chers lecteurs, je vous souhaite la bienvenue dans ce cinquième numéro d'Ananda qui fête ses deux ans.

Pour tous ceux "qui ne se résignent pas au désastre en cours"

Salut à tous,

C’est après trois semaines de décompression et un temps de réflexion, de lecture intensive de tout ce qui s’est dit sur cette affaire pendant que nous étions au trou, que j’entame l’écriture de cette lettre.
Je suis sorti de Fresnes voilà un peu plus de trois semaines maintenant, un peu déboussolé. Je ne m’attendais plus à être libéré aussi vite devant ce qui semblait être un traquenard si bien orchestré. Retrouver l’air du dehors et l’horizon du monde ont bien sûr été un grand soulagement, on s’habitue si vite à voir son existence bornée par des murs et des grilles, qu’il semble que ça fait des siècles quand bien même ça ne fait au fond que 2 ou 3 semaines. Je remercie du fond du cœur tous ceux qui se sont démenés pour nous sortir de là. Je suis sûr que malgré tout l’arbitraire qui entoure les décisions de justice, cette pression nourrie par les comités, les parents, amis et tous ceux qui ont senti à raison que cette affaire les concernait au plus près a eu un effet conséquent. J’aurais aimé pouvoir le faire d’une seule voix avec mes camarades co-inculpés mais comme vous le savez il nous est interdit de rentrer en contact d’une quelconque manière sous peine notamment de retourner en prison.

Mais je suis hanté d’une certitude : cette libération relève d’une « chance » inespérée, chance qui remonte à loin, celle d’une part d’être né blanc, d’avoir eu l’opportunité d’être diplômé, d’avoir des parents et des amis issus de cercles « privilégiés » dont la mobilisation a sans nul doute plus de chance d’être entendue que si j’étais né ailleurs et dans un autre milieu.
Je suis hanté bien sûr par le fait que deux de mes amis et camarades soient toujours incarcérés pour des motifs aussi rocambolesques, mais aussi par la pensée que des centaines d’autres personnes croisées notamment au cours de ma courte détention n’ont jamais eu cette « chance » et pour cause. Les prisons françaises ont englouti au cours des dernières années toute une frange de la jeunesse de ce pays, cette frange jugée inassimilable, sans cesse harcelée, toujours « déjà condamnée » et qui refuse toujours de rentrer dans les rangs étouffoirs de cette société. Un fait saute aux yeux quand on fréquente les cours de prison, une très claire majorité de détenus est composée par des jeunes des quartiers populaires, dont certains ont été abonnés aux séjours en prison. On remarque aussi le nombre effarant de personnes détenues, pour des périodes souvent très longues, sous le régime de la détention provisoire, régime dit « exceptionnel ». 6 mois, 9 mois, 1 an, 2 ans, 3 ans, sans procès et bien souvent sans preuve tangible. C’est qu’il est sans doute plus compliqué d’avoir des ‘témoignages de moralité’, des garanties de représentation recevables quant on vient de Villiers-le-Bel, Aubervilliers ou Bagneux, quand vos parents sont considérés comme étrangers, qu’ils ne maîtrisent pas la langue des magistrats et des media ou quand ils ne justifient pas d’une activité professionnelle stable et surtout reconnue.

Pas de misérabilisme toutefois, la solidarité se forge aussi derrière les murs des prisons, la politique pénale de ce gouvernement est en train de fabriquer une bombe à retardement. Plus on bourrera jusqu’à la gueule les geôles de ce pays, plus des destins vont s’y croiser et dresser des ponts entre tous ces milieux si savamment séparés à l’extérieur.
Le rapprochement entre les traitements politiques, policiers et médiatiques (cette triade tend à devenir une expression consacrée, peut être faudrait-il penser à les fusionner officiellement !), de l’affaire de Tarnac et celle de Villiers-Le-Bel l’année dernière est pertinente à plus d’un titre…
Novembre 2005 (Clichy sous Bois), CPE, élection présidentielle, Villiers-le-Bel, LRU, … deux parties de la jeunesse que tout a priori oppose, nourrissent conjointement la paranoïa du pouvoir.
La réponse ne se fait pas attendre et prend les même traits. D’un côté « lutte contre le règne des bandes » pour justifier la répression dans les quartiers après les émeutes, de l’autre, fabrication de toutes pièces d’une « mouvance anarcho-autonome », de « groupuscules d’ultra-gauche », comme repoussoirs à la révolte diffuse qui essaime au fil des mouvements de la jeunesse étudiante ou « précaire ». Dans les deux cas, une politique de communication de longue haleine pour dessiner les contours de « l’ennemi intérieur », qui débouche bruyamment sur des opérations coup de poing sur-médiatisées. Démonstrations de force démesurées, curées médiatiques, embastillements purs et simples. Faut-il le rappeler, outre les inculpés et incarcérés multiples de novembre 2005, cinq personnes sont toujours incarcérées après le coup de filet de Villiers-le-Bel et attendent un procès qui ne vient pas, faute de preuves. Aujourd’hui c’est notre tour, mais la chasse aux dits « anarcho-autonomes » est ouverte depuis plus d’un an, six personnes au moins ont déjà été interpellées et entendues devant les juridictions anti-terroristes depuis décembre 2007 pour des faits ou des suspicions qui n’avaient jamais relevé d’un tel régime juridique jusque là. L’étau se resserre et tous les coups semblent désormais permis.
Il a déjà été développé largement dans les communiqués des comités de soutien à quel point le recours aux outils de l’anti-terrorisme représente un glissement significatif des procédés de gouvernement et de la « gestion » de la contestation. Des scénarii déjà vus dans plusieurs pays au cours des dernières années (USA, Royaume-Uni, Allemagne, Italie…) débarquent avec fracas en France et signent l’entrée dans un régime où l’exception devient la règle. Ces procédures n’ont la plupart du temps rien à voir avec le « terrorisme » et ce quelle que soit la définition qu’on en donne, elle répondent à la logique millénaire de « en réprimer un pour en apeurer cent ». En d’autres temps on en aurait pendu « quelques-uns » à l’entrée de la ville, pour l’exemple.

Dans notre cas, il est très vite apparu que « l’affaire des sabotages de la SNCF » n’était qu’un prétexte opportun pour déployer au grand jour une opération de communication et de « neutralisation préventive » prévue de longue date (depuis l’arrivée de MAM au ministère de l’intérieur). La rapidité de la mise en branle de « l’opération Taïga » et l’absence quasi totale d’éléments matériels au dossier, même après les perquisitions et les interrogatoires croisés, dévoile très vite à qui n’est pas occupé à hurler avec les loups, la grossièreté du montage policier. Il aura pourtant été fait de sévères efforts d’assaisonnement de cette histoire un peu fadasse, un « groupuscule en rupture de ban et s’adonnant à la clandestinité », un « chef incontesté », son « bras droit », ses « lieutenants », des « relations amicales » ménagées dans le village par « pure stratégie ». Mais rien n’y fait les gens croient définitivement et heureusement plus « à ce qu’ils vivent qu’à ce qu’ils voient à la télé ».
Une fois répondu pour chacun à la question de sa participation ou non aux « actes de dégradation » sur les caténaires de la SNCF, reste cet immense gloubi-boulga qu’est l’accusation de « association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste ». C’est d’ailleurs le seul chef d’accusation qui pèse sur la plupart des inculpés dont moi-même.
Ce chef d’inculpation repose sur un faisceau d’informations et d’hypothèses disparates, réunies par les services de renseignement, mais que seule une prose policière pour le moins imaginative permet d’articuler entre elles d’une manière aussi unilatérale. Les liens d’amitié, politiques chacun à leur manière, deviennent sans l’ombre d’un doute des affiliations organisationnelles voire hiérarchiques. On fait d’une série de rencontres, de la participation de quelques uns à des manifestations, de la présence de certains autres relevée au cours des mouvements sociaux qui ont émaillé les dernières années, les présages de la raison d’être strictement ‘politique’ (au sens le plus classique et plat du terme) d’un « groupe » identifiable et isolable comme « cellule » (cancéreuse ?). Cela est une contre vérité absolue et détermine un certain nombre de contre-sens vis à vis de ce dont nous avons été diversement porteurs au fil des années.
Le délit « d’association » permet d’englober d’un seul coup l’entièreté de l’existence des personnes visées et tout peut y devenir un élément à charge : lectures, langues parlées, savoir-faire, relations à l’étranger, mobilité, absence de téléphone portable, rupture avec son ‘plan de carrière’ où avec son extraction sociale, vie amoureuse et j’en passe.
L’utilisation de ces outils « antiterroristes » n’est finalement rien d’autre que l’indice de l’agressivité propre à tout pouvoir qui se sait de toutes parts menacé. Il ne s’agit pas tant de s’en indigner. Il s’agit en tout cas de ne pas, ou plus, être dupe de cette opération de police politique. Elle n’est que la tentative, des tenants du pouvoir, de communiquer au « corps social » leur propre paranoïa, qui, elle, n’est peut être pas totalement sans fondement.

On parle beaucoup autour de cette affaire de l’essai intitulé « L’insurrection qui vient » et tout le monde y va de son hypothèse pour dire QUI est derrière cette signature qu’est le « comité invisible ». Cette question n’est intéressante que d’un point de vue strictement policier. Le choix éditorial d’anonymat qui a été fait doit être entendu, à mon avis, non comme une particulière paranoïa des auteurs (même si elle se trouverait aujourd’hui cent fois justifiée) mais par l’attachement à une parole essentiellement collective. Non pas la parole d’un collectif d’auteurs qu’on pourrait dénombrer, mais une parole qui s’est forgée dans les aléas d’un mouvement où la pensée ne saurait plus être attribuée à tel ou tel en tant qu’auteur.
Ce livre suscite beaucoup de désaccords, voire de réprobation y compris parmi nous qui avons pourtant fait l’effort de le lire et le comprendre. Il me semble que c’est l’objet même de l’écriture politique : mettre ce qui demande a être débattu sans délai au centre, le rendre incontournable, quitte à être cru et sans nuance.
Tous ceux qui, par ailleurs, prétendent savoir QUI est l’auteur de ce livre mentent purement et simplement ou prennent leur hypothèse pour la réalité.

Les « lectures » récentes de ce livre, notamment celle de la police et de quelques criminologues de salon posent à beaucoup la question de la « radicalité ». Cette « radicalité » nous est renvoyée à nous comme trait d’identité, voir comme chef d’inculpation qui ne dit pas son nom. Je ne me sens pas particulièrement radical, au sens d’être prêt à accorder les constats, les pensées et les actes (ce que plus personne ne fait malheureusement et depuis longtemps). Par contre la situation est radicale et l’est de plus en plus. Elle détermine des mouvements de radicalisation diffus, qui ne doivent rien à quelque groupuscule que ce soit. Chaque jour dans mon activité d’épicier notamment ou quand je sers au bistrot, ou bien encore quand j’étais en prison, je discute, j’écoute ce qui se dit, se pense, se ressent, et je me sens parfois bien modéré face à la colère qui monte un peu partout. Ce gouvernement a sans doute raison d’avoir peur que la situation sociale lui échappe, mais nous ne servirons pas sa campagne de terreur préventive, car le vent tourne déjà. Il vient de Méditerranée.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, de doutes à lever, de manipulations à déjouer, mais tout ça ne fait que commencer. Ainsi ma position est en phase avec celle des comités de soutien qui fleurissent un peu partout : abandon des charges de « entreprise terroriste » et « d’association de malfaiteurs », libération immédiate de Julien et Yldune et de tous ceux et celles qui sont incarcérés à ce titre, pour commencer…

Viendra le moment où on devra bien nous rendre des comptes pour le préjudice énorme qu’on nous a fait subir, à nous, à Tarnac, mais aussi pour ce qui n’est qu’une provocation supplémentaire à l’encontre de tout ce qui ne se résigne pas au désastre en cours.

Benjamin, épicier-terroriste