30 avril 2008

EDITO - NUMERO 5 - CORPUS par Charles Letellier

Chers amis lecteurs,
Veuillez trouver ici l'édito du cinquième numéro d'Ananda qui comme d'habitude tarde à voir le jour mais qui, immanquablement, se contruit et sera relié dans les plus bref délais. Nous travaillons également à d'autres projets tels qu'un abécédaire, une collection de nouvelles etc. qui seront dehors en moins de temps qu'il n'en faut à un imprimeur pour imprimer une page recto-verso... C'est-à-dire, peu de temps, n'est-ce pas?
Je vous laisse avec l'édito et attends toujours l'irresistible flux de vos commentaires aiguisés...
C.L.
* * *
Lors d'un voyage dans une des dernières contrées sauvage d'Europe occidentale, par -19°C, j'en vins à essayer de me figurer le corps. Le corps dans sa capacité de dépassement, d'outre- surpassement, le corps d'une certaine grande santé comme disait l'autre. -19° C, un sacré déluge de pluie glacée, une pente brute recouverte de glace et ce corps, tenace et résistant, qui malgré la minceur des vêtements qu'il porte, n'en développe pas moins une chaleur incroyablement élevée. Des images de volcans sous-marins en éruption dans les eaux glacées des grands fonds se rappelèrent à mon esprit. Qu'en est-il du corps, pensais-je, le front dégoulinant de neige fondue et de transpiration en même temps? Qu'en est-il du corps à mesure que ses mécanismes charnels tendent tous vers le paroxysme?
Tout se passe comme si l'ensemble de la pensée actuelle s'évertuait à vouloir le tamiser, à lui soustraire ses effrayantes capacités de démiurge de l'humain. Effrayantes pour les tenants de son affaissement et pour les théoriciens de l'esprit pur qui se complaisent à le limiter à ses plus strictes obédiences : nourriture, sommeil, excréments, voire, pour les plus fins (devrai-je dire les plus minces?) d'une once de désir hédoniste où la part instinctive est recouverte de strates d'intellect toujours plus épaisses qui sont autant de catafalques la séparant du savoir direct, qui est celui du corps.
Le corps ne serait donc que ça, une usine à caractère bio-embarquée de retraitement de l'ordure individuelle, une engeance organique si peu estimée – puisqu'elle génère de l'ordure – qu'elle ne semble pas digne de ce que les savoirs intellectuels échouent immanquablement à incarner depuis des lustres. Le Savoir du corps est autre et il n'est guère décoré comme peuvent l'être les savoirs de l'esprit. Il est d'une nature brute, forcément cruelle puisque foncièrement impolie, il s'active sur d'autres fréquences que celles utilisées dans les milieux intellectuels de Paris et d'ailleurs, notamment ceux qui se disent détenteur de la nouvelle Vérité Officielle. Sans doute un problème de langage, n'est-ce pas?
On croit s'en libérer, du corps, en le rendant systématiquement invisible dans ses expressions premières : transpiration, pilosité, borborygmes variés, dégradations diverses etc. On célèbre le corps parfait des porteurs de slibard aux initiales en K, on en fait la vitrine en gonflette d'un bien-être repu de moisissures et de mensonges, rongé de l'intérieur par le manque fondamental de sens et d'énergie. On l'exhorte au mutisme de ses instincts viscéraux et, une fois de plus, on consomme comme une victoire la domination morbide que la Raison et l'Esprit font peser sur la Matière.
Après des siècles de médisance et de soupçons chrétiens, voici qu'avance à grand pas l'idéologie de l'aseptisation totale, du dédain intellectuel et du mépris spirituel pour tout ce qui touche de près ou de loin au corps. Il va de soi que l'humanité ne pourra réellement évoluer qu'avec la volonté farouche de développer une conscience absolue du corps, qu'en y versant une vie spirituelle et mentale si intense et si profondément vraie que ce dernier n'aura plus d'autre choix que d'exploser les petits gonds rouillés où la nouvelle et toujours bonne société nous dit qu'il doit se cantonner, ou de pourrir éternellement jusqu'à la mort, encore et toujours.
A l'aurore du CORPUS, chers lecteurs, je vous souhaite la bienvenue dans ce cinquième numéro d'Ananda qui fête ses deux ans.

8 février 2008

Et que tombe la Raison...

Préambule

Voici un texte relativement récent de Morin. J'ai pris la peine de le taper et de le mettre en ligne pour une raison particulière: c'est un texte qui s'attaque (avec une certaine pondération mais cela n'enlève rien à sa force de vision) à la Raison, celle, héritée des Lumières, et dont les déviances mettent actuellement la planète à feu et à sang.
Et quelle joie de trouver, enfin!, un penseur contemporain dont le regard dépasse les ridicules et minuscules luttes partisanes pour aller se poser au coeur d'un système planétaire qui nous menace toujours plus et toujours plus profondément. Il est évident que c'est une démarche qui n'est guère plus pratiquée par l'ensemble des plumitifs autoproclamés têtes pensantes de l'époque alors qu'ils n'en seront bientôt plus que les têtes pendantes...
Voici donc ce court texte dont j'ai changé le titre pour l'occasion. Pour ceux qui n'en n'auraient pas assez et voudraient continuer à se gorger de fort contenant verbal jusqu'à s'en faire péter la Raison précisemment, je conseille l'ensemble de l'oeuvre de Marcel Moreau, particulièrement, Moral des épicentres, Corpus scripti ou, tout récemment, une Philosophie à coup de rein, tous chez Denoël.
A bientôt, sur les terres d'ANANDA et de Vers de Rage...


" […] Tout ceci nous conduit à l'idée qu'il faut dépasser les Lumières. Il nous faut chercher l'au-delà des Lumières. Quand je dis "dépasser", je l'entends au sens hégélien de aufheben, qui veut dire intégrer ce qui est dépassé, intégrer ce qu'il y a de valide dans les Lumières mais avec quelque chose d'autre. Qu'est-ce que c'est que c'est au-delà des Lumières? Cela signifie tout d'abord qu'il faut réexaminer la raison, il faut dépasser la rationalité abstraite, le primat du calcul et le primat de la logique abstraite. Il faut se débarrasser de la raison provincialisée. Il faut prendre conscience des maladies de la raison. Il faut dépasser la raison instrumentale dont parle Adorno, qui est au service des pires entreprises de meurtre. Il faut même dépasser l'idée de raison pure car il n'y a pas de raison pure, il n'y a pas de rationalité sans affectivité. Il faut une dialogique entre rationalité et affectivité, une raison métissée par l'affectivité, une rationalité ouverte. Il faut donner force à ce courant minoritaire dans ce monde occidental ou européen, celui de la rationalité autocritique, qui de Montaigne à Lévi-Strauss, reconnaît ses propres limites et comporte l'autocritique de l'Occident. Autrement dit, il nous faut une rationalité complexe qui affronte les contradictions et l'incertitude sans les noyer ou les désintégrer. Ce qui signifie, une révolution épistémologique, une révolution dans la connaissance. Il nous faut essayer de répudier l'intelligence aveugle qui ne voit que des fragments séparés, qui est incapable de relier les parties et le tout, l'élément et son contexte, qui est incapable de concevoir l'ère planétaire et de saisir le problème écologique. On peut dire que la tragédie écologique qui a commencé est la première catastrophe planétaire provoquée par la carence fondamentale de notre mode de connaissances et par la méconnaissance que comporte ce mode de connaissances. C'est donc l'effondrement de la conception lumineuse de rationalité (c'est-à-dire celle qui apporte une lumière éblouissante et dissipe les ombres avec des idées claires et distinctes, avec la logique du déterminisme) qui, par elle-même, ignore le désordre et le hasard. Il nous faut concevoir une réalité complexe, faite de cocktail toujours changeant d'ordre, de désordre et d'organisation. Il faut savoir qu'il y a un principe d'organisation mais aussi de désorganisation dans l'univers avec le deuxième principe de thermodynamique. Il faut comprendre que l'univers est complexe et comportera toujours pour notre esprit incertitude et contradiction. Il faut comprendre qu'elle "est obscure la source même d'où naît notre lumière", comme disait Jean de la Croix. Il faut comprendre que c'est l'imprévisible et l'improbable qui arrivent très souvent. Il faut remplacer le progrès déterministe, le progrès nécessaire dans tout, c'est-à-dire dans la conception de la vie, la conception de l'histoire, la conception de l'univers. […] Il faut abandonner l'idée abstraite de l'humain qui se trouve dans l'humanisme. Idée abstraite parce qu'on réduit l'humain à Homo sapiens, à homofaber, à homo economicus. L'être humain est aussi sapiens et démens, faber et mythologicus, economicus, et ludens, prosaïque et poétique, naturel et métanaturel. Il faut savoir que l'universalisme est devenu concret dans la concrétisation de l'ère planétaire où l'on peut découvrir que tous les humains ont non seulement une communauté d'origine, une communauté de nature à travers leurs diversités, mais aussi une communauté de destin. Alors l'humanisme abstrait peut devenir concret.
Le progrès humain dépend aussi de la conscience humaine. Le progrès acquis doit sans cesse se régénérer. La possibilité de progrès se trouve dans ce que Marx appelait "l'homme générique", dans les potentialités inhibées par nos sociétés, par la spécialisation, par la division du travail, par la sclérose… Cette idée que l'on trouve chez Rousseau, est extrêmement importante chez Marx. Dans nos sociétés, seuls les poètes, les artistes et les inventeurs – en tant qu'êtres déviants – sont capables d'être créateurs et de générer quelque chose. Alors, se dessine une possibilité d'aller au-delà des Lumières, en les intégrant.
[…] S'il y a une société-monde, elle sera le produit d'une métamorphose car ce sera une société de type nouveau et non pas une reproduction gigantesque de nos Etats nationaux actuels. Ceci est sans doute improbable mais toute ma vie j'ai espéré dans l'improbable et parfois mon espoir s'est trouvé exaucé. Notre espérance est le flambeau dans la nuit: il n'y a pas de lumière éblouissante, il n'y a que des flambeaux dans la nuit. "

© Edgar Morin.
Extrait du texte Au-delà des Lumières (Le partage des connaissances, 2005)
In Vers l'abîme?, L'Herne, nov. 2007.

4 janvier 2008

AVIS à la population!

Le prochain numéro d'ANANDA est lancé.
Son thème : CORPUS.
Le corps d'aujourd'hui, affaissé et distordu entre les mièvres revendications d'une asseptisation progressive et la nécessité d'ouvrir ce dernier aux saveurs fulgurantes qui forment tout autant qu'elles déforment ses infinies possibilités.
A tous ceux qui s'égarent subrepticement sur ce blog et qui ont la plume qui s'échauffe à la pensée d'écrire le CORPS, j'attends vos textes avec une impatience curieuse...

18 décembre 2007

Extraits Oyé oyé!

Il y a maintenant des extraits de textes du dernier numéro d'Ananda ainsi qu'une (vieille) vidéo sur une des soirées que nous avons organisé cette année. Allez donc faire un tour du côté de la bande de droite (non, je ne parlais pas de celle actuellement au pouvoir, bougre!).

16 décembre 2007

EDITO

La Saccadanse du Rythme

Ce numéro s'annonce spécial car nous n'avons pu tomber d'accord sur aucun des points qui nous intéressaient. Pourtant, nous ne sommes jamais parvenus à nous contredire. La parole a été libre, brute, réfléchie, avec autant de paradoxe que la vérité.
Sans cadeau aucun, sans coups de littérature-réalité, nous avons écrit ces textes de fortes natures en allant de l'avant. Et la seule chose qui nous reliait, sûrement, dans cette instinctivité, était la conscience de vivre une époque impitoyable et unique en son genre. Dénuée de rythme, en surplus de cadence! Peut-être, mais de l'avant quoi qu'il advienne…

Il y a une beauté sauvage qui nous échappe dans le devenir technologique de l'humanité. Et au-delà de la phrase, un quotidien qui regorge d'abrupts bonheurs et d'incertitudes.

Cette furie,
A l'aune…

De l'agitation vaine et inutile d'un monde d'insensés qui peut bien courir à sa perte au mouvement capable de sortir l'homme du cercle insensé, justement, où l'agitation de bocal et l'indignation de salon règnent sans partage, à quoi vibre-t-elle, cette chose qui nous anime?
A la Saccadanse du Rythme ? A la Joie! A la Colère! Au bonheur! A la souffrance! Pas assez! Plus! Encore! Pourquoi! De l'avant! Et que sais-je!

Cher lecteur, je t'invite à visiter le sacré monument de la vie.
Et à t'y installer, Diable!


C.L.
novembre 2007